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Virtualité Complexe
Il est des séquelles comme des mauvaises herbes. Toujours nous tentons de les arracher, toujours elles reviennent. Immuables. Cycliques. Envahissantes. On croit s'en être débarrassée et pourtant renaît au printemps balbutiant une nouvelle fleur qui vient gâcher l'harmonie tant recherchée de notre jardin secret. Si l'on n'y prend pas garde, bientôt ce seront tous nos parterres qui se veront envahis de cresson ou d'orties. Et rien n'y fait. Même si on les arrache, après un hiver de sommeil, les voilà qui reviennent. Elles sont ancrées dans la terre comme nos maux dans nos viscères et n'attendent que le moment propice où on les avait oubliées pour se rappeler à nos bons souvenirs. Rien ne sert de les combattre, nous sommes bien trop mal armés contre ces envahisseurs silencieux et sournois. Aussi il faut savoir faire contre mauvaise fortune bon cœur et tenter de confectionner avec ces herbes folles un beau bouquet champêtre. En ce sens, plutôt que de retourner le couteau dans la plaie, de se morfondre, il nous faut tenter de transcender ces séquelles pour les magnifier, pour qu'elles ne soient plus un fardeau mais bel et bien le moteur d'une chose bien plus positive. Et là, l'écriture semble l'outil idéal. Nos séquelles deviennent le moteur de nos mots. Et à travers quelques phrases, quelques vers, nos séquelles se dissolvent, se diluent, pour n'être plus que dispersées dans le texte, en suspensions homéopathiques, entre les lignes confuses de nos esprits malades. Par petites touches nous greffons ça et là quelques parcelles de nous même au milieu d'un grand rien où nul ne se retrouve. Une sorte de jeu de piste aveugle, où seul un sixième sens nous permettrait de nous diriger vers la sortie de ce labyrinthe inextricable qu'est le non-sens de nos tourments intérieurs. Curieux jeu de loi, étrange damier unicolore, douloureux puzzle aux contours flous. Une sorte de solitaire qu'on voudrait partager sans jamais pourtant réellement en dévoiler les règles. Comme si nous cherchions à brouiller les cartes afin d'égarer les joueurs potentiels dans le tourbillon de nos maux enfouis pour enfin les obliger à mieux rechercher la solution à nos démences, à mieux comprendre les rouages de nos tortures psychologiques. Et comme des archéologues minutieux ceux-ci plongent en nos folies pour tenter d'interpréter ces souffrances qui nous tiraillent, ces démons qui nous angoissent, ces doutes qui nous tyrannisent. Ils dissèquent un à un nos interlignes, tentant de trouver la faille, l'erreur qui s'est glissée et qui leur donnera probablement, enfin le croient-ils, la solution à nos propres problèmes. Et ils fouillent, et ils cherchent. Encore et encore. Résolument décidés à nous aider de part leur démarche, à nous extraire du marasme dans le quel nous semblons nous enfoncer. "Ils", ces lecteurs du néant. Mais comment pourraient-ils ne serait-ce que vouloir prétendre nous tendre une main secourable alors que nous même ignorons tout de ce qui fait que nous sommes ? Comment pouvoir oser imaginer qu'ils sauraient être quelques médecins de nos incurables maladies orphelines alors que nous n'avons pas la moindre idée de la cause des disfonctionnements qui nous sont infligés ? N'est-il pas présomptueux de se croire investi d'une sorte de mission salutaire ? Qui sont-ils donc ces anonymes du virtuel, ces inconnus de nulle part qui guettent nos moindres fausses notes, nos moindres faiblesses, comme pour mieux s'en repaître, comme s'ils s'en nourrissaient ? Telles des sangsues ils sucent le sang de nos malaises à travers les veines fragiles de ces feuilles fanées imprégnées de l'encre de nos délires. Telles des douves, ils s'insinuent dans le dédale claustrophobe de nos âmes asthmatiques parasitant nos émotions jusqu'à ne plus avoir foi qu'en elles. Comme si elles étaient devenues incontournables, nécessaires, obligatoires, indispensables à leur propre existence. De fait nous voilà liés les uns aux autres, s'interférant mutuellement en une osmose inédite. Nous donnons en pâture la moisson de nos souffrances et ils en accusent réception en un feed-back émouvant, chacun semblant exister par le biais de ce que l'autre lui apporte. Et en ce sens, leur besoin de nous venir en aide trouve toute sa légitimité par le fait même que nous sommes les instigateurs de ce désir qu'ils revendiquent silencieusement. Car bien sûr, s'ils sont aussi perspicaces à vouloir apporter un peu de leurs lumières sur nos ombres, c'est que nous les avons fortement incités à le faire de part le mystère et l'opacité de nos élucubrations littéraires. Car tout cela n'est qu'un jeu de dupes. D'un côté le lecteurs trouve matière à nourrir son besoin d'émotion et à se sentir utile en jouant les bons samaritains. Et de l'autre il y a nous, trop heureux de jouer les victimes de nos propres misérables vies et de nous sentir épaulés, de nous sentir aimés par ceux qui nous auscultent. Chacun nous nous confortons dans nos rôles respectifs et ce que nous nous offrons les uns les autres nous y confortent d'avantage. Alors qui sommes-nous ? De simples acteurs ? De simples bonimenteurs? De simples falsificateurs ? Et qu'en est-il de ces fameuses séquelles à l'origine de nos joutes littéraires et poétiques ? Nous sommes simplement humains, avec nos forces et nos faiblesses. Nous ne cherchons qu'à exister un peu quelques instants, nous ne cherchons qu'un peu de reconnaissance au milieu de l'anonymat du monde, de chaleur humaine. Aussi, nous tentons de nous mettre en danger en nous dévoilant par le biais de nos non-dits. Mais avec une pudeur certaine, comme des strip-teaseuses qui s'effeuilleraient derrière le drap d'un théâtre d'ombres chinoises. Nous suggérons sans jamais rien montrer, comme pour augmenter encore plus la fibre sensuelle du lecteur, lequel succombe avec délices à nos chorégraphies secrètes. Chacun y trouve son compte. Mais avant tout, nous cherchons un contact, une sensibilité, un petit quelque chose qui fait que nous ne sommes plus seuls. Tout cela semble dérisoire. Vous qui me lisez, vous vous faites une image de moi, peu importe laquelle. Cette image vous vous la forgez avec le peu que je daigne vous offrir. Certains y voient cet homme-ci, d'autres cet homme là, peu importe. Je suis à la fois celui-ci et celui-là, et ne suis aussi aucun des deux. D'autres plus perspicaces auront tenté une approche plus pointue et penseront percevoir de plus près l'essence même de celui que je semble être. Mais pourtant, tous ne voyez que ce que vous voulez bien voir et certainement pas celui que je peux bien être. Vous ne voyez que le reflet de vous même. Vous m'idéalisez selon vos critères et non selon ceux qui pourraient me définir réellement. Et moi, je fais de même, devinant vos traits à travers vos silences ou vos réactions, cherchant à comprendre pourquoi vous me lisez alors que je ne suis même pas sûr que je me lirais moi-même ! Et pourtant inlassablement je continuerai à écrire et vous, peut être, continuerez-vous à me lire. A moins que lassés de mes divagations vous passiez à autre chose, peut être même déjà attirés par d'autres mots, un peu plus loin. Et moi, en mal d'auditoire, j'irai répandre mes litanies en d'autres chants, en d'autre chœurs espérant recevoir un nouvel écho à mes séquelles récurrentes qui, soyez en sûrs, sauront alimenter encore longtemps la récurrence de mes proses. © Alain/So Sad 30 Janvier 2004 ![]() |