Le Théâtre du Peuple





J’imagine que pour la majorité d’entre vous, le nom de Bussang n’évoque pas grand chose. Me connaissant, vous devez certainement penser qu’il doit certainement s’agir là d’un groupe de musique, d’un film ou d’un personnage issu d’une épopée littéraire. Et bien non. Bussang n’est ni plus ni moins qu’une petite commune, d’environ deux mille habitants, située aux confins de la Lorraine et de l’Alsace, en plein cœur des Vosges, là où la Moselle prend sa source. Pour ceux qui seraient allergiques à la géographie, les Vosges sont un massif montagneux très ancien à cheval sur la Lorraine et l’Alsace. Vous devriez les trouver facilement sur une carte de France, dans le quart Nord-Est, juste au-dessus du Jura, entre Remiremont et Mulhouse. Bussang fait donc partie de ses communes de moyenne montagne où la vie est bercée par la rudesse des hivers froids et la douceur des étés brûlants. Nichée au cœur de la forêt vosgienne, Bussang est entourée de « ballons », ces fameuses montagnes aux sommets arrondis qui culminent jusqu’à 1231 m où on pratique le ski alpin et bien entendu le ski de fond. L’une des richesses naturelles de Bussang fut, pendant plusieurs siècles, les eaux minérales. Des eaux ferrugineuses qui n’ont pas manqué d’attirer les Ducs de Lorraines au XVIIIème et qui ont offert à la petite commune, un essor important via la construction de thermes. Un développement qui n’a malheureusement pas survécu aux deux grandes guerres ni aux découvertes successives de gisement de plomb, de cuivre et d’argent. Comme bien d’autres villages vosgiens, Bussang connu aussi les belles heures de l’industrie textile. En outre, elle peut se targuer d’être la première commune de France à connaître la journée de 8 heures grâce à un certain Benjamin Pottecher. Tout ça, c’est bien beau allez-vous me dire, mais des patelins paumés qui ont eut leurs petites gloires locales, ce n’est pas ce qui manque ! Alors le trou du cul des Vosges, c’est le cadet de vos soucis.
 
Certes.
 
Si je vous parle à présent du Théâtre du Peuple, j’imagine que votre enthousiasme ne sera guère plus exacerbé. Au pire vous allez imaginer que je viens faire l’éloge de l’influence de Mao Zedong sur le théâtre chinois - pour peu qu’il en ait eu –,  d'une émanation particulière du Bolchoï ou d'un cabinet du ministère de la culture à Cuba. Et bien non, ici point de Cheng, de Tsing, de Chœur de l'Armée Rouge, ni même de révolution populaire d’aucune sorte, le Théâtre du Peuple est à mille lieux de la grande muraille de Chine, du Kremlin ou de La Havane. Ce théâtre là, il n’est nulle autre part qu’à.. Bussang ! Un petit théâtre perdu dans un village rural des Vosges mérite t’il vraiment qu’on s’y intéresse à ce point ? A vous de voir…
 
C’est en 1886 que l’écrivain Maurice Pottecher eut l’idée de créer le Théâtre du Peuple. Constitué au départ d’une simple scène en plein air de 14 mètres sur 10, construite à flanc de montagne, celle-ci accueille les spectateurs qui assistaient alors aux représentations, debout dans la prairie. L’année suivante, la scène est recouverte et des bancs en bois sont installés, permettant à 2000 spectateurs d’assister aux pièces dans un confort encore sommaire. Il faudra attendre 1921 pour que ceux-ci bénéficient d’une petite salle fermée sur les cotés, d’une capacité de 1000 personnes, avant qu’un véritable toit, en 1924, ne transforme le tout en véritable salle de théâtre. Au fil des années l'édifice voit ses équipements se compléter, se moderniser, sans pour autant perdre sa spécificité initiale. C'est ainsi que successivement seront édifiés, la fosse d'orchestre, le proscenium, les loges, un atelier de décors, un autre de couture, des magasins de costumes et d'accessoires, voire même des chambres, le tout entièrement construit en bois ce qui apporte une chaleur toute particulière à ce monument peu commun, comme le montrent les immenses poutres apparentes d'une portée surprenante qui supportent la toiture. Mais si le bâtiment se démarque principalement par son architecture audacieuse peu orthodoxe, il propose également une particularité unique qu'aucun théâtre classique n'offre. En effet, si la scène de prime abord ressemble à toutes les autres, elle offre cependant une caractéristique géniale et étonnante, qui demeure pourtant toute bête. Alors que les fonds de scène sont habituellement fixes ou donnent sur toute la machinerie utile aux différents décors, celui du théâtre de Bussang est composé de larges portes coulissantes s'ouvrant sur le paysage environnant. De fait les spectacles qui y sont joués, ne se cantonnent pas aux quelques mètres carrés de plancher normalement utilisés, mais les metteurs en scènes y intègrent l'élément naturel qui est la forêt vosgienne. De cette façon chaque pièce prend une dimension supplémentaire, comme si la créativité se libérait du carcan claustrophobe d'une salle traditionnelle. La scène explose, s'exporte à l'extérieur, n'a plus de limite physique. Les acteurs évoluent autant dans la nature que sur la scène et la forêt se transforme en un décor vivant qui offre des possibilités de mise en scène inédites.
 
Le Théâtre du Peuple permet donc en un même lieu de bénéficier de toutes les caractéristiques et du confort d'une salle de théâtre conventionnelle en plus de l'atmosphère si particulière d'un théâtre antique sans jamais être replié sur lui-même, sans aucun confinement hermétique. Il est en fait le symbole de l'expression théâtrale première qui est de s'ouvrir sur le monde, sur la vie. N'est-ce pas là, tout simplement, la finalité de tout art ? Montrer la vie et ses travers tout en étant accessible à tous ? L'idée de Pottecher et le nom qu'il donna à son théâtre ne sont-ils pas une forme de démocratisation du théâtre et de l'art en général, trop souvent réservés à un public élitiste ? Un retour aux sources de la créativité artistique en quelque sorte. L'art ne serait-il pas que la vitrine luxueuse de l'artisanat ? Le mode de fonctionnement du Théâtre du Peuple pousse encore plus loin la volonté de démocratisation du théâtre voulu par Pottecher. Outre la programmation de créations spécifiques à ce lieu hors du commun, Pottecher ayant lui-même écrit plus de 20 pièces entre 1895-1935 sous sa propre direction, de nombreuses œuvres classiques sont également jouées par des troupes professionnelles reconnues,  associées à acteurs amateurs. Le nom de "Théâtre du Peuple " n'est donc pas galvaudé, bien au contraire. Il témoigne d'une volonté d'apporter au peuple des pièces écrites et jouées par le peuple, de toutes conditions sociales, de tous horizons. Et aujourd'hui encore, 40 ans après sa disparition, l'esprit de Maurice Pottecher continue de hanter ce théâtre régi par différents directeurs successifs qui ont su perpétuer cette tradition populaire. Aussi, Molière, Shakespeare, Roger Martin du Gard, Victor Hugo, Eugène Labiche, Tchekhov, Beaumarchais, Jules Renard côtoient des auteurs plus actuels comme Peter Handke ou encore Bertolt Brecht, sans oublier bien entendu les pièces de son créateur historique. Et chaque année voit la préparation d'un ou plusieurs nouveaux spectacles qui sont joués tous les dimanches de juillet et d'août et cela depuis sa création en 1886, exception faites des années de guerre. En cet été 2006, ce sont "Kroum l'ectoplasme" de Hanokh Levin ainsi que "Ubu Roi" d'Alfred Jarry, mis en scène respectivement par Jean-Yves Ruf et Pierre Guilbois, actuel directeur du théâtre, qui ont enchanté la montagne vosgienne et le public toujours plus nombreux.
 
Lieu de culture qui n'a rien à envier aux grandes structures nationales, le Théâtre du Peuple, en plus de son architecture remarquable, classé monument historique depuis 1975, précurseur de la décentralisation bien avant l'heure, prouve qu'il est possible de démocratiser la culture, de la rendre accessible au plus grand nombre et que la culture n'est plus réservée au parisianisme intellectuel. La France profonde regorge de lieux tout aussi magique, d'initiatives en tous genres qui méritent qu'on s'y arrête, qu'on s'y intéresse, qu'on s'y investisse, qu'on en fasse la promotion pour leur offrir le rayonnement qu'ils méritent.
 
 

© Alain/So Sad 04/08/06 12:45


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