Yolande





Chère Yolande,

Me permettez-vous que je vous appelle Yolande ? Je sais, vous ne me connaissez pas et je doute qu’un jour vous entendiez parler de moi, mais vous m’êtes si familière que je ne saurai vous nommer autrement que par votre prénom.

Lorsque je vous ai croisée la première fois, vous étiez malmenée par deux messieurs malpolis, un certain François Morel et son camarade Bruno Lochet. Et oui j’ose les dénoncer ! Très sincèrement j’avais de la peine pour vous. Vous sembliez si fragile, si vulnérable, si désarmée face à ces goujats sans moralité. Et bien qu’ils profitaient de votre innocence, de votre candeur, de votre naïveté, jamais je n’ai vu de rancœur ou de haine dans votre regard. Dans ces yeux là, moi je n’y voyais que tristesse et amour, comme si vous les excusiez d’être aussi stupides pour n’y voir que le peu d‘humanité qui se cachait en eux en dépit de ce qu’ils vous faisaient subir. Oh beaucoup riaient de vous voir ainsi, faible femme sans défense en proie aux railleries de ses congénères… Mais moi j’étais triste, mal à l’aise, ne supportant pas cette méchanceté et cette stupidité gratuites. Et lorsque vous vous êtes mise à chanter « C’est magnifique » avec cette façon un peu gauche qui n’appartient qu’à vous, avec cette présence maladroite, avec vos gestes mal maîtrisés, avec ce corps engoncé dans ses lourdeurs, sincèrement ce n’est pas un sourire qui illuminait mon visage mais bien une larme. Quoi qu’il en soit, si la plupart se gaussaient de vous, de ce personnage pathétique que vous étiez, moi je ressentais une certaine gêne… Vous étiez superbe. Plus tard, je vous ai revue, habillée en précieuse ridic
ule aux cotés d’un autre malotru, le dénommé Olivier Saladin. Là encore vous n’étiez pas à votre avantage et subissiez les sarcasmes de ceux qui vous accompagnaient. A croire que, pour le monde entier, vous étiez le mouton noir, la victime idéale pour leurs railleries en tous genres. Au milieu des rires et des quolibets, j’étais là, terré dans mon coin à vous admirer en silence me demandant impuissant jusqu’à quel point vous sauriez supporter cette cruauté malsaine. Docile et soumise, vous ne bronchiez pas, acceptant sans mot dire les moqueries les plus viles. C’est cependant grâce à vous que j’ai redécouvert l’univers de Molière. La troisième fois que je vous ai rencontrée, vous étiez une fois encore avec cet odieux monsieur Saladin. Ce dernier plus stupide et méchant que jamais, semblait avoir pris du galon. Il était alors devenu une sorte de petit chef dans ce qui pouvait être, une usine ou un asile, difficile à dire, tant ce lieu paraissait si commun et si irréel à la fois. Vous, vêtue d’une robe bleu, trop courte, grotesque, mal ajustée, vous évoluiez, vous dansiez rêveuse et émouvante au milieu de ces « pensionnaires » tous affairés à d’étranges travaux inutiles. Les uns poussant de veilles caisses de bouteilles, les autres transportant des cageots, le tout dans un brouhaha indescriptible, dans un imbroglio d’objets improbables où le verbe n’était plus qu’une logorrhée incompréhensible. Seul le timbre de votre voix nasillarde à l’accent si particulier résonnait comme un semblant d’humanité dans cet enchevêtrement de verbiage exubérant. Que vous ayez les pieds dans l’eau ou que vous prépariez un lapin chasseur, chacune de vos apparitions était comme une brise de poésie dans un monde de tourments où le délire cohabite avec le loufoque et l’improbable. Pauvre femme frustre rêvant d’un impossible prince charmant, vous avez pourtant décidé de prendre votre destin en main et de quitter vos anciens compagnons. Je vous retrouve alors dans le nord de la France, chez les ch’tis, bien avant qu’un humoriste de seconde zone nous en fasse un portrait grand public plus ou moins discutable. Votre Nord à vous est tel qu’il est. Une belle région avec ses chansons, ses traditions, ses fêtes… Ses géants ! Et c’est grâce à l’un d’eux que vous trouvez enfin l’amour. Vous tombez sous le charme de Dries, un homme simple, porteur de géants, qui vient régulièrement vous voir sur scène où vous interprétez « Sale affaire ». Toute en sensibilité, en simplicité vous interprétez votre rôle avec sincérité, pudeur et passion. Vous n’êtes plus cette fille simplette, mal fagotée, malmenée, mais une femme qui s’épanouie même si vous gardez votre lot de mystère derrière ce masque de théâtre. Ce n’est pas par hasard si vous avez reçu le César de la meilleure actrice et celui du meilleur premier film pour ce « Quand la mer monte… » qui vous ressemble tant. Cette reconnaissance ne vous est pas pour autant montée à la tête et c’est avec un plaisir certain que vous endossez le rôle de Gina, une clocharde émouvante, dans « Enfermé dehors » de et avec Albert Dupontel où vous retrouvez vos anciens comparses Brunot Lochet et Philippe Duquesne. Aujourd’hui vous êtes Séraphine, une humble femme de ménage raillée par tout le monde qui s’avère être une peintre exceptionnelle. Un premier rôle à la mesure de votre talent après de longues années à jouer les figurantes de luxe dans une vingtaine de films dont « Sans toit ni loi », « Germinal », « Le bonheur est dans le pré » ou encore « Le fabuleux destin d’Amélie Poulain ». Je ne saurai vous remercier assez pour tous ces personnages que vous avez incarnés que ce soit au théâtre avec la troupe de Jérôme Déchamps et Macha Makeieff ou, bien sûr, sur le petit écran avec les Deschiens.

Très chère Yolande Moreau, ce petit hommage est inversement proportionnel à votre talent et je men excuse. Mais je voulais vous dire combien je trouve injuste que vous ne jouissiez pas de toute la notoriété et la reconnaissance que vous méritez. A l’heure où le cinéma fait la part belle aux jeunes femmes taillées comme des mannequins lisses et sans relief, c’est une réelle bouffée d’air pur, un plaisir certain, de voir une artiste telle que vous, discrète et simple, qui sait imposer toute l’étendue de son jeu avec justesse et authenticité, sans faire d’esbroufe, sans faire parler de vous. Merci pour ces moments d’humour et d’émotion dont vous avez le secret.

Bien à vous

Alain/SoSad 29 spetembre 2008 19h02







retour