And the kids are alright



18 Juillet 2006, quelque part au fin fond de la Lorraine, une longue procession se dirige calmement vers ce qui sera, l’espace d’un soir, un lieu de communion exceptionnelle, un moment rare que plus personne n’imaginait possible. Et pourtant la nouvelle s’était répandue comme une traînée de poudre depuis plusieurs mois déjà. Contre toute attente, la figure de proue du mouvement Mod, né au milieu des années 60 au cœur de l’Angleterre, l’un des tous premiers groupes de rock contemporains revenait sur scène après de longues années d’absence, tout juste ponctuées, ça et là, par quelques apparitions peu convaincantes.

Mais revenons 40 ans en arrière. Le rock’n’roll, alors balbutiant, semble trouver une nouvelle terre d’adoption en la perfide Albion après avoir fait ses classes aux Etats-Unis. La jeunesse anglaise se laisse rapidement séduire par ce nouveau son venu d’outre Atlantique et découvre ses nouvelles idoles qui ont pour nom The Beatles ou The Rolling Stones. Les premiers, sous une fausse apparence de gentils garçons sont de véritables bad boys venus de Liverpool. Les seconds, issus d’un milieu bien plus aisé, jouent la carte de la provocation, se faisant passer pour de véritables voyous. Chacun, à leur manière, esquisseront, de façon définitive, ce que sera la musique d’aujourd’hui. Mais ils n’étaient pas les seuls. Dès 1964 dans la banlieue de Londres, quatre véritables trublions démarrent une aventure qui laissera une emprunte indélébile dans l’histoire de la pop music. Deux amis, Peter et Roger respectivement guitariste et chanteur, passionnés de rythm and blues décident de monter leur propre groupe. Rapidement John , bassiste de son état, les rejoint. Et les auditions s’enchaînent pour trouver le batteur qui saura les accompagner. C’est alors que s’impose, au propre comme au figuré, un fou furieux dénommé Keith Moon qui, d’après la légende, éjecte un des batteurs alors auditionnés de son tabouret et fracasse les fûts comme un damné. Il n’en faut pas plus pour impressionner le groupe qui l’embauche sur le champ. En à peine un an, les High Numbers, leur nom d’alors, rebaptisé The Who signe ses premiers titres. « I Can’t Explain » et « Anyway Anyhow Anywhere » annoncent la couleurs. Guitare agressive, basse vrombissante, batterie explosive, les Who proposent une musique des plus énergiques qui tranche radicalement avec les gentilles balades des Beatles ou le blues encore un peu trop propre des Stones. Le coup de grâce viendra avec ce qui restera à jamais comme l’hymne de toute une génération. Un titre d’une violence jusqu’alors inconnue qui prendra toute sa dimension dévastatrice sur scène, le mythique « My Generation ».Car les Who forgeront principalement leur image sur scène. L’énergie déployée y est sans précédente. Peter maltraite sa guitare à grand coup de moulinet, saute, courre, bondi, avant de défoncer les amplis. Roger, chante, crie, balance son micro comme un lasso. Keith tape comme un damné sur tout ce qui passe à proximité de ses baguettes pour finir par exploser sa grosse caisse à coup de pied. Seul John, imperturbable, martèle le rythme avec ce doigté si particulier qui feront de lui l’un des meilleurs bassistes de tous les temps. Leur apparition à l’émission Top of the Pop scandalisera les parents mais fascinera leurs progénitures ! Dès lors chacun de leurs concerts finira par la destruction systématique de leurs instruments. Considéré à juste titre comme le meilleur groupe de scène, les Who n’en sont pas moins d’excellents musiciens et Peter Townshend se révèle un compositeur de talent comme le prouvent les hits “The kids are all right”, “Substitute” ou “I’m a boy”. Point d’orgue de leur discographie, le sublime et tout premier opéra rock « Tommy » en 1969, assoie définitivement le groupe comme l’un des acteurs majeurs du monde rock. Consécration ultime, leur prestation au festival de Woodstock où les babas cool de la génération flower power leur font une ovation ! Les Who n’appartiennent plus uniquement aux mods et à leur violence urbaine. Désormais ils font l’unanimité partout où ils passent. L’album « Live at Leeds » en 1971, souvent considéré comme le meilleur album live de tous les temps – même si soupçonné d’avoir été retravaillé outrageusement en studio – témoigne à merveille de l’intensité du groupe. Le son y est grandiose. Peter excelle en rage dévastatrice, sort de sa guitare des solos inouïs. Keith assène un martèlement diabolique, pulvérise chaque titre comme si c’était le dernier de sa carrière, il se donne complètement sans jamais devenir imposant, tout en subtilité et en force. La voix de Roger y est parfaite, limpide, imposante. Quant à John, son jeu de basse inimitable confère à l’ensemble une rudesse et une droiture magistrale.
Summertime Blues", "Shakin' All Over" ou encore la furieuse suite de “Tommy" "Sparks/Amazing Journey" sont autant de titres imparables qui resteront comme des références absolues. L’album « Who’s Next » en 71 enfonce le clou proposant les intemporels "Baba O' Riley" et "Won't Get Fooled Again" toujours d’actualité aujourd’hui en servant de musique de générique aux séries policières américaines bien connues « Les Experts ». Le double album "Quadrophenia" en hommage à leurs premiers fans, les Mods, propose en 73 une musique plus évoluée, mieux maîtrisée, sans pour autant renier ses origines. Cependant les albums suivants décevront et les Who entameront une longue période de déclin discographique même si sur scène la magie persiste. La sortie de "Who are you ? " en 1978 aurait pu passer comme un nom évènement si elle n’avait été entachée par le décès subit de l’extravagant Keith Moon le 7 septembre. Adepte des expériences extrêmes en tous genres, notamment en terme de drogue et d’alcool, Keith aura succombé à un ultime excès. Considéré comme le membre le plus spectaculaire du groupe et comme l’un des tous premiers batteurs au monde, sa disparition signifiera pour beaucoup comme la fin du groupe. Celui sortira encore néanmoins deux albums, plutôt médiocres et se produira de temps à autres lors d’évènements particuliers, attirant toujours un publics nombreux et fidèle. Mais le temps fait son office. Peter accuse de nombreux problème de santé, notamment d’audition – il ne joue plus que de la guitare acoustique et se protège les oreilles d’un casque – et d’articulations aux mains. On le voit lors d’une des prestations du groupe en 1999, le poignet bandé, fortement diminué. Roger ne semble plus y croire et assure le minimum. La mort de John Entwistle en 2002 sonne le glas du groupe désormais réduit à un duo.

Dans ces conditions, espérer pouvoir écouter un nouvel album des Who paraissait purement utopique. Quant à les revoir un jour sur scène, personne n’aurait jamais imaginé cela possible. Les Who sans Keith et sans John, ça n’avait aucun sens. Et pourtant…. Quand la nouvelle tournée des Who a été annoncée, j’avoue avoir été très dubitatif. J’ai pensé de suite à une reformation bidon, entourée de guest stars pour faire oublier les faiblesses évidentes que devaient afficher les deux papys survivants. Mais lorsque j’appris qu’ils allaient se produire à Amnéville, je me suis dit que je ne pouvais pas laissé passer pareille occasion même si j’étais persuadé que j’assisterais probablement à un concert mou du genou de deux vieilles gloires blasées qui n’avaient plus rien à dire ni à prouver. Les puristes ne manqueront pas de rétorquer que « les Who ce n'est plus ce que c'était  ! Sans Keith et sans John, ça vaut plus un pet de coucou ! Oser se produire sous leur nom mythique relève du crime de lèse-majesté ! ». Les plus jeunes, quant à eux, vont me prendre pour un vieux ringard qui s'est pété une dernière crise d'ado en voyant de bedonnantes rock stars sur le retour. Inutile donc, allez-vous penser de tergiverser à propos de ce concert auquel j'ai pu assister ce 18 juillet avec seulement quelques milliers d'autres imbéciles comme moi !
Mais bon si vous êtes curieux, lisez tout de même la suite, sinon passez à autre chose !
 
Comme je le précisais, j’y suis donc allé avec toutes les craintes légitimes que je pouvais avoir. Autant vous le dire de suite je ne le regrette absolument pas ! Loin de là !
Manifestement Townsend a trouvé un bon ORL et ses soucis d'auditions ne sont plus un  problème. De même son rhumatologue a su remettre en état son poignet et son bras droit ! Ses moulinets légendaires sont de retour et le manche de sa ou plutôt de ses guitares doivent encore fumer à l'heure qu'il est ! Roger reste fidèle à lui-même. Son cri dans Wont Get fooled again est toujours aussi puissant.

Oui mais les "autres", la batterie, la basse toussa ?

Aux claviers on retrouve un compagnon de longue date le fameux John Bundrick "Rabbit ", donc là pas de soucis. A la deuxième guitare un certain Simon Townshend, leader du groupe Casbah Club qui a fait la première partie. A ce propos, les Who peuvent bien tous mourir, Casbah Club est prêt à prendre le relais ! Ce trio est des plus explosifs. J'ignore ce que ça donne en studio, mais en live c'est un pur bonheur.

A la basse, là forcément, relever le défit de la disparition d'Entwistle relève de l'impossible. Alors plutôt que de tenter de le remplacer par un clone, le groupe a préféré choisir Pino Palladino, un bassiste sobre qui assure son rôle de belle manière sans chercher à égaler son défunt maître. Si sur certains titres, le jeu d'Entwistle manque cruellement, Townsend et Bundrick comblent le vide en assurant des parties de basse sur leurs instruments respectifs.

Et la batterie, hein ? Si on peut faire illusion pour la basse difficile voire impossible de tromper qui que ce soit avec la batterie. Le jeu si particulier de Keith Moon est inimitable, tant l’homme faisant corps avec son instrument. Si je vous dis Zak Starkey, ça vous parle ? Non ? Pourtant les aficionados d'Oasis doivent savoir de qui je parle ! Le dénommé Zak a officié quelque temps avec les frère Gallagher. Quant aux autres... Et bien ce Zak Starkey est tout simplement considéré comme le fils spirituel de Keith ! « Oahhhh, l'autre hé, n'importe quoi ! Mékeskidi comme conneries ???? » Pour être plus exact, Zac n'est autre que le fils de... Ringo Star himself, grand ami du regretté Moon ! Et qui Zac a t’il eut comme professeur particulier ? Moon lui-même ! Donc oui, Zac n'est pas Moon, mais son jeu de batterie est des plus percutants et l'osmose est parfaite. Le groupe sonne juste et fort, et la magie est bien là.

Les titres joués ? "I can't explain" débute le concert, nous renvoyant près de 40 ans en arrière, sans que le morceau ait pris une ride, mieux même, il s’en retrouve rajeuni ! Suivent, pas forcément dans l'ordre - j'allais pas tout noter non plus - "Anyway anyhow anywhere", "Who are you", "Behind blue eyes", "The kids are alright",  "Baba O'Riley", " "My Generation", "Won't get fooled again", "Pinball wizard", l'infernale suite "Sparks/Amazing journey",  "See me feel me", "Behind blue eyes", "Baba O'Riley", "My Generation", un titre de leur nouvel album (pas spécialement convaincant d'ailleurs, mais j’y reviendrai) ainsi qu'un titre en acoustique de Quadrophenia joué et chanté tout seul comme un grand par Peter. Que des classiques indémodables ! Le tout joué à un train d’enfer par un groupe épanoui comme aux meilleures heures de la grande époque. Mes craintes tombaient les unes après les autres au fur et à mesure que le groupe jouait. Loin d’être de vieilles icônes blasées et bouffies offrant un spectacle rodé et sans surprise, les deux compères semblent renouer avec le plaisir de jouer, simplement, avec un vrai groupe rock comme il y a 30 ans. Et même si Roger semblait au départ plutôt réservé, il s'est lâché au fur et à mesure que le concert avançait, blaguant avec le public, balançant son micro comme il le faisait dans ses jeunes années. D’ailleurs Palladino doit en avoir fait des cauchemars, l'objet l'ayant frôlé de très très prêt ! Quant à Townsend, je dois avouer qu'il a littéralement sidéré le public ! Bon, c'est certain, le maître à bord c'est lui. Tout le concert repose sur ses épaules, qui, si elles sont un peu voûtées, restent solidement débout. Et l'homme, si on l'imaginait bedonnant et en fin course comme il semblait l'être sur les vidéos des dernières tournées, a manifestement retrouvé une seconde jeunesse. Il se dépense sans compter, martyrise sa guitare, lui arrache des sons qu'on croyait oubliés, mouline et remouline, et ose même quelques bonds rageurs (Pas aussi spectaculaires que par le passé, mais bon). Bref il prend un véritable plaisir d'être sur scène et ça se sent. Il partage son enthousiasme avec bonheur et humour, se donne complètement sans défaillir. Son jeu est intact. Ses solos dévastateurs déchirent la salle, ses breaks cassent le rythme et repartent de plus belle nous exploser les oreilles de plaisir ! Quant au son, ne vous attendez pas à un quelque chose d'hyper chiadé, léché et sophistiqué. C'est de la distorsion à l'état brut, sans fioriture, les amplis à fond, le larsen domestiqué. Ici pas de light show prétentieux, pas de cochon qui vole dans les airs, pas de trucages superflus, pas de choristes de secours, rien qu'un groupe qui joue en live, sans prétention. Les titres se suivent, nous renvoient des années en arrière et font chavirer un public surpris et enthousiaste. La foule exulte, applaudi à tout casser, reprend en chœur des refrains qu’on avait cru oubliés. Les anciens revivent avec émotion des moments enfouis dans leur mémoire et les plus jeunes restent médusés face à la démonstration de force et de talent de ces deux sexagénaires qu’on pensait perdus pour le rock. Deux hommes dans la force de l’âge qui après une longue traversé du désert, se retrouvent unis dans une même passion, peut-être même plus soudés que jamais, comme s’ils voulaient coûte que coûte faire honneur à leurs deux complices disparus trop tôt. Si la mort de Keith Moon les avait dispersés leur laissant certainement penser que le rock ne valait pas le prix d’une vie, celle de John Entwistle semble leur avoir fait comprendre que tout peut s’arrêter du jour au lendemain et qu’il leur fallait donner le maximum d’eux même avant que la faucheuse ne vienne les moissonner. Maintenant, peut-être ne suis-je pas objectif. Peu importe, je n'ai peut-être pas assisté à un vrai concert des Who, comme on ne manquera sûrement pas me le dire, mais j’ai assisté à un putain de bon concert rock comme je n'en avais pas vu depuis longtemps. C'est tout ce qui compte, non ?





Les Who ont toujours été novateur
s ou tout du moins à la pointe des technologies nouvelles, que ce soit dans leur musique ou dans leur show. Ainsi furent-ils les premiers à utiliser le laser en concert. On se souvient notamment de la silhouette de Roger Daltrey apparaissant dans un rayon bleu intense du plus bel effet. Inventeurs de l’opéra rock « Tommy » et « Quadrophenia » - tous deux adaptés en film -  ils ont également osé les expériences musicales les plus diverses. L’exemple le plus marquant est sans doute ces boucles synthétiques qu’on entant dans « Won’t Get Fooled Again » qui, si elles peuvent sembler anodines de nos jours, étaient assez révolutionnaires à l’époque surtout dans un groupe rock. En ce début de 21ème siècle, l’ère est au tout informatique, au numérique, ce qui n’a pas échappé aux Who. Pour preuve, le début de chacun de leur concert est diffusé en direct sur leur site Internet, une prouesse technologique assez inédite. Plus fort encore, il est possible à tout un chacun d’acheter le double CD audio et même le DVD du concert auquel il a assisté ! Ainsi, quelques semaines après les avoir vus sur scène, j’ai reçu chez moi l’intégralité de leur prestation. Il ne s’agit pas là d’un film bâclé, tourné à la va vite avec un son épouvantable. Aucunement. Pas moins de quatre caméras filment chaque concert, le montage ne souffre n’aucun défaut et le mixage sonne à merveille. Alors que la plupart des groupes mettent des mois et des mois pour sortir un album live, les Who en enregistrent un en 15 jours ! Personnalisé en plus ! Notez au passage que les bénéfices de la vente de ces albums vont à des œuvres caritatives, ce qui prouve que le retour sur scène des Who n’est aucunement motivée par quelques déconvenues pécuniaires - comme c’est souvent le cas pour des artistes qui font des come-back un peu douteux – mais bien pour le plaisir de jouer encore et toujours.







En cette fin d’année, les Who sont toujours d’actualité, novembre ayant salué la sortie de leur nouvel album « Endless wire ». Un quart de siècle après leur dernier opus « It’s hard », les Who reviennent donc nous proposer 19 titres inédits. Encensé par la critique, il faut bien avouer cependant qu’on est loin du chef d’œuvre espéré. Sans être un album dénué d’intérêt « Endless Wire » est plutôt conventionnel, même s’il offre quelques titres de bonne facture. D’entrée « Fragment » rappelle furieusement le gimmick de « Baba’o Riley », sans doute pour rassurer les fans des Experts. Les huit titres suivants explorent diverses voies – on pourrait même dire voix, vu que Daltrey chante dans des tonalités inhabituelles et que Peter interprète certains titres – qui vont de la balade pop au rock plus consistant. Néanmoins si le tout ne manque pas d’inventivité, Townshend reste un songwritter de talent, aucun titre ne se démarque vraiment et l’on reste sur notre faim. La reste de l’album composé donc de 10 titres, lesquels pour la majorité ne dépassent pas les deux minutes, est un mini-opéra « Wire & Glass » qui n’est pas sans rappeler « Tommy » plutôt que « Quadrophenia ». L’ensemble, concis, aurait sans doute mérité un développement plus long, tant chaque morceau fourmille d’idées. Trop même peut-être, à tel point qu’on se perd un peu et qu’on aurait aimé d’avantage être dirigé. Bref, « Endless Wire » laisse un arrière goût d’amertume. Il lui manque cette petite étincelle de génie qui fait les grands disques. Et surtout ce qu’il manque cruellement, c’est un tube ! Un de ceux comme « Who Are You » qui font mouche à la première écoute et qui ne vous lâchent plus. Un album en demie-teinte donc, ni excellent, ni très mauvais qui finira sûrement parmi tant d’autres sur l’étagère du fond, celle où je range tous ces CD que je ne réécoute qu’une fois tous les 5 ans.


En attendant le « Live à Amnéville » tourne en boucle dans mon autoradio et là, aucun doute possible, la magie opère toujours autant ! Puisque je who le dis :)









So Sad 01/12/2006




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